La dette de Schmil
Malkiel

Le b o u l a ng e r d e
Kab o u l
A David qui fait écouter aux lettres la musique du vent.
© Le Voyage de Betsalel, 2024
ISBN 978-965-93032-9-8
Auteur : Efrat Soulam
Illustrations et graphisme : David S.
Tous droits de traduction, reproduction ou représentation
intégrale ou partielle sont réservés pour tous les pays.
Le Voyage de Betsalel, 56 rue Hallé, Paris, 75014, France.
contact@levoyagedebetsalel.com
www.levoyagedebetsalel.com
Efrat Soulam
Le b o u l a ng e r d e
Kab o u l
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Il y a bien longtemps, vivait à Kaboul un petit
garçon du nom de Mechi. Il parlait peu, silencieux
comme un secret rangé dans un coffre. Mais un
matin, à l’âge de six ans, il dit trois mots.
– J’aime le pain…
A l’émerveillement de ses premières paroles,
chacun sourit, applaudit, s’embrassa. On célébra
la voix plus que le verbe. Nul ne prêta vraiment
attention à ce qu’il venait de dire. Les années
passèrent, et Mechi ne prononça guère d’autres
mots – mais ceux-là, il les répétait, inlassablement,
comme une prière :
– Je veux du pain… J’aime le pain chaud…
Les inflexions de sa voix disaient tout de lui,
renvoyant aux siens le reflet changeant de ses
émotions.
Pour son anniversaire, les femmes de la maison,
les amis, les voisins s’unissaient pour lui préparer
mille galettes parfumées – au sésame, au cumin, à
la nigelle. Les pains dorés, badigeonnés d’huile
d’olive et d’épices, emplissaient la maison d’un
parfum de fête, chaud et enveloppant, comme un
souvenir ancien revenu habiter les murs.
Avant d’y goûter, Mechi récitait la bénédiction du
pain. Puis il fermait les yeux, comme s’il entrait
dans un monde enchanté.
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Les mois passèrent, les années aussi – les mots
restèrent les mêmes.
– Hum… ça sent si bon le pain, disait-il en flânant
avec son père au marché.
– J’aime le pain, confiait-il à sa mère, le regard
lumineux.
– Je veux du pain, lançait-il à Rima, la cuisinière,
avant de saisir une galette et de filer se cacher au
dernier étage.
Là, assis sur le rebord de la fenêtre, il observait
les terres de son père. Aussi loin que portait son
regard, s’étendaient les champs de blé, cultivés
par sa famille, pour nourrir les pauvres de la ville.
Cette tradition, transmise depuis des générations,
remontait à l’arrivée de ses aïeux dans la région.
Mechi passait de longues heures dans les champs,
en compagnie de ses frères, de ses sœurs, et de
Sarah, sa mère. A force d’écouter le bruissement
des épis, de suivre du regard les tiges inclinées par
le vent, il avait fini par comprendre leur langage.
Il les écoutait – et parfois, il leur répondait.
Depuis qu’ils connaissaient Mechi, les épis
savaient qu’il parlait leur langue.
Cela ne les étonnait pas : ils le reconnaissaient
comme l’un des leurs, depuis toujours.
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Un après-midi, au détour d’une promenade,
Mechi s’arrêta net. Il se tourna vers Sarah, planta
son regard dans le sien et, pour la première fois,
dit plus de trois mots.
– Les blés ne sont pas heureux. Un souffle de
discorde les traverse, et certains murmurent leur
plainte au vent.
Sarah répondit sans préambule :
– Cela se voit, Mechi, ils n’ont pas la même vitalité
que les années précédentes.
Emue, elle détourna son regard pour dissimuler
ses larmes. Elle s’adossa au rocher, cherchant à
calmer le tumulte en elle. Ce n’était pas un rêve:
Mechi parlait enfin. Ce moment, elle l’avait
attendu comme on attend le retour de la lumière.
Alors, rassemblant son souffle, elle répondit, sans
rien laisser paraître de son trouble.
Il ne parlait plus seulement de son attachement
viscéral au pain, ce lien profond qu’il portait
en lui depuis toujours. A présent, leurs mots se
cherchaient, se répondaient, autour d’un sujet
inquiétant : une maladie insidieuse qui menaçait
les champs.
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– Ils voudraient que je les aide à régler un différend.
Sarah se ressaisit, puis répondit comme si ce
dialogue avait toujours existé entre eux :
– Fais ce que ton cœur te souffle, Mechi. Il connaît
le chemin du milieu. Et si tu ne peux rien faire,
n’insiste pas. Il est des nœuds que seul le temps
peut délier.
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Les épis exposèrent leur désaccord à Mechi. Un
conflit ancien les divisait.
Certains, apaisés, acceptaient d’être moissonnés,
broyés et réduits en farine – c’était, disaient-
ils, une fin juste, inscrite dans le grand cycle
de la vie. Mourir pour nourrir, s’effacer pour
transmettre : ils voyaient dans ce destin une forme
d’accomplissement.
Mais d’autres s’insurgeaient. Etre coupés, écrasés
sous le poids de la meule, pétris puis mangés
leur paraissait une violence insensée. Pourquoi
cette hiérarchie injuste, où seuls les plus beaux
seraient gardés pour la semence ? Ils réclamaient
qu’on mette fin à cette inégalité – quitte à ce que
les hommes changent de nourriture.
Ceux-là refusaient la loi des moissons. Ils voulaient
retourner à la terre, libres, comme ils en étaient
venus. Et si nul ne les y aidait, ils appelleraient les
insectes pour qu’ils viennent achever leur œuvre,
afin que leur retour au sol soit leur propre choix,
non celui des hommes.
Mechi les écoutait attentivement. Les hauts épis
barbus lui soufflaient leur détresse. Ils venaient
lui confier une requête, et l’enfant s’efforçait à
les comprendre. Ils demandaient un porte-parole
auprès des hommes, car leur avenir, disaient-ils
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en inclinant leurs longues têtes effilées et en les
frottant l’une contre l’autre, était menacé.
Mechi fut le premier à les regarder vraiment. Les
longues heures passées dans les champs lui avaient
appris à reconnaître les moindres inflexions de
leur plainte. Il percevait, mieux que quiconque,
la lassitude qui les traversait, la révolte muette
dans leur manière de plier. Le froissement sec de
leurs vagues lui parlait d’une tristesse ancienne,
enracinée dans la poussière des jours.
Sa nature silencieuse et sa patience les avaient
naturellement conduits à le choisir comme
médiateur. Ils l’avaient toujours senti à l’écoute,
attentif sans jamais brusquer, et lui faisaient
confiance.
Mechi accepta d’essayer de les aider, mais leur
expliqua qu’ici-bas, toute vie repose sur un lien –
entre les êtres, entre les règnes. Et si ce lien venait
à se rompre, c’est l’équilibre même du monde qui
vacillerait. Puis il demanda un temps de réflexion,
les prévenant que la réponse ne viendrait peut-
être pas tout de suite.
– Cela dépend de certains impératifs familiaux,
leur dit-il simplement.
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Sur le chemin du retour des champs, Mechi
traversait souvent les bazars de la ville. Les
boulangeries l’attiraient irrésistiblement. Des
piles de galettes et de pains s’y entassaient,
emplissant l’air d’un souffle de mémoire. Il
aimait humer leur parfum à la sortie du four,
admirer la mie aérée, la croûte fine, mate, d’un
brun profond. La métamorphose de la pâte molle
et malléable en une matière solide le fascinait –
une énigme silencieuse qu’il contemplait avec
émerveillement.
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Samuel, le père de Mechi, était scribe. Une
tendresse particulière le liait à son fils aîné.
Il se laissait émouvoir par les jeux bruyants de
ses enfants, mais c’était la sensibilité de Mechi
qui éveillait en lui une attention singulière. Ses
paroles sur les champs, les épis, la farine et le pain
le touchaient d’une manière qu’il ne s’expliquait
pas.
Mechi n’avait pas encore osé confier à son père
qu’il pouvait communiquer avec les épis et en
comprendre le langage. Il préférait lui parler de
leur vie, de leur solidarité et de leurs désaccords.
Samuel respectait la passion de l’enfant pour la
céréale.Il tentait d’en saisir la portée, mais ne
parvenait pas à chasser l’idée que tout cela ne
mènerait à rien de tangible. Conter les soucis des
blés sur le marché… l’idée le faisait sourire, mais
non sans une pointe d’inquiétude.Cela ne lui
semblait pas un avenir convenable, ni un métier à
offrir à un fils. Alors il se taisait. Samuel était un
homme de patience. Il savait que certains songes
doivent mûrir sans être contraints. Il respectait
les détours de l’imaginaire, surtout ceux de
Mechi, avec cette ferveur tranquille qui désarme
les jugements hâtifs.
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Etre père, se rappelait-il, c’est aussi apprendre à
ne pas décider pour l’autre. C’est se souvenir que
chaque jour, l’homme se défait et se refait – un
peu plus fragile, un peu plus vaste.
Alors il choisit de rester là, auprès de lui,
silencieux et présent.
Un matin, sur le toit de la maison, Mechi
contempla longtemps la mer d’épis ondoyants qui
s’étendait à perte de vue. Son père le rejoignit, et
tous deux laissèrent le vent courir dans les blés
comme un souffle vivant. C’était là l’horizon de
Mechi, le lieu où se formaient ses pensées. Alors,
une résolution douce mais profonde monta en
lui. Il prit son courage à deux mains, détacha son
regard des champs et, comme revenu de loin, se
tourna vers son père. D’une voix posée, presque
solennelle, il osa lui avouer ce qu’il n’avait jamais
dit : les épis l’avaient choisi. Lui, Mechi, avait été
désigné comme leur médiateur.
Un désaccord agitait les blés. Certains épis
acceptaient de se laisser faucher. D’autres s’y
refusaient, révoltés à l’idée d’être broyés puis
engloutis sans laisser de trace. Dans leur mutisme,
ils réclamaient la liberté, le retour à la terre, une
fin sans contrainte ni blessure.
Père, si les épis venaient à disparaître, la vie sur
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terre deviendrait précaire. Nous ne pourrions
plus compter que sur les quelques végétaux
qui poussent naturellement, et cela ne suffirait
jamais à nourrir les hommes. Sans champs semés,
labourés et façonnés par la main de l’homme,
Kaboul n’existerait pas. Sans eux, aucune
communauté n’aurait pu prendre racine.
Samuel s’étonnait : comment de telles paroles
pouvaient-elles sortir de la bouche de son aîné ?
Pour lui, Mechi avait tout compris. Il acquiesçait,
en silence, tentant de saisir qui était réellement
cet enfant devenu jeune homme.
En parlant des blés, Mechi parlait du monde :
De ceux qui sèment et de ceux qui récoltent…
De ceux qui suivent les sillons tracés et de ceux
qui les déplacent. De ceux pour qui l’ordre établi
est sacré, et de ceux qui, avec douceur ou fracas,
croient pouvoir réinventer le monde.
Devant la ténacité tranquille de Mechi, Samuel
comprit qu’aucun effort ne le détournerait du
but qu’il s’était fixé. Jour après jour, il le voyait
avancer avec cette ferveur apaisée que rien ne
semblait entamer.
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Pourtant, en tant que père – en tant que garant de
son avenir – Samuel se sentait tenu de le dissuader.
Lorsqu’ils traversaient les bazars, ils s’arrêtaient
parfois devant les boulangeries pour lui rappeler
la rudesse de ce métier.
— Regarde-le, Mechi. Cet homme s’enveloppe
d’un drap pour se protéger quand il se penche
à mi-corps pour plaquer les galettes contre les
parois brûlantes. La chaleur l’écrase, la fumée lui
colle à la peau. Tu vois ?
C’est cela, leur quotidien: un combat silencieux
contre le feu. Une chaleur presque sacrée
les entoure, comme si, à chaque fournée, ils
rejouaient l’acte ancien de nourrir la vie au risque
de s’y consumer.
Mais là où son père voyait la peine et la fatigue,
Mechi percevait un rite ancien : un lien vivant
entre la terre, le feu et l’homme. Saisissant
l’inquiétude de Samuel, il chercha des mots qui
pourraient le rassurer. Il évoqua d’autres types
de fours, plus ouverts, plus modernes, où les
boulangers n’avaient plus besoin de s’enfoncer
dans la fournaise. Il parlait d’innovation sans
trahir la tradition, d’un métier capable de renaître,
noble et lumineux.
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— Regarde, père… Ces pains dorés, encore
fumants, prêts à réjouir celui qui croquera la
première bouchée.
Les paroles de Samuel n’y changeaient rien. Plus il
tentait de le raisonner, plus Mechi s’émerveillait.
Là où d’autres voyaient la misère et la sueur,
lui voyait la chaleur du four, le geste patient du
boulanger, la main de l’homme façonnant le don
le plus humble et le plus sacré : le pain.
Chaque conversation entre eux suivait la même
trajectoire : ils commençaient par louer la bonté
du pain, puis glissaient vers ce mystère plus
vaste — la relation presque sacrée que l’homme
entretient avec lui.
Peu à peu, le pain devenait plus qu’un aliment :
il devenait témoin, mémoire des gestes transmis,
écho des peuples errants, des silences de famine
et des tables partagées.
Les yeux brillants, Mechi s’émerveillait de cette
présence si simple et si forte, capable d’unir
l’homme au monde.
Samuel écoutait – et, de plus en plus souvent, il
ne disait plus rien. Quelque chose, lentement,
changeait en lui : peut-être un respect nouveau,
peut-être une forme d’acceptation.
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Parfois, même, il ajoutait quelques mots pour
accompagner l’élan de Mechi.
-Il est vrai que c’est écrit dans nos Livres, disait-
il, et que nos sages l’ont enseigné : on ne touche
pas le pain sans s’être d’abord lavé les mains. Ce
geste, Mechi, n’est pas qu’une règle ; c’est un acte
de sanctification. Le pain n’est pas seulement de
la nourriture, c’est un don. Et un don ne se saisit
pas à la hâte : il se reçoit avec conscience, avec
une bénédiction.
Mechi écoutait, mais son esprit s’absentait
parfois. Les paroles des épis lui revenaient en
mémoire, claires, pressantes. Il percevait, dans
les détours de son père, la peine sincère qu’il se
donnait pour le protéger – à sa manière.
Samuel nourrissait, en secret, l’espoir qu’un jour
Mechi changerait d’avis.
Il s’efforçait de croire que cet entêtement n’était
qu’une étape, une manière pour Mechi de
chercher sa place parmi les hommes.
Parfois, il baissait les yeux sur ses propres mains,
longues et fines, et ne pouvait s’empêcher de les
comparer à celles de Mechi — plus larges, plus
fermes. Il y avait là quelque chose d’inéluctable.
Son regard s’attardait alors sur le front bombé de
Mechi, sur la lumière vive de son regard.
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Et il se surprenait à penser qu’un de leurs ancêtres,
peut-être, avait exercé un tout autre métier que
celui de scribe.
Son grand-père – de mémoire bénie – n’avait-il
pas été invité à Meched par Nâdir Chah lui-même,
pour traduire le Livre saint en langue persane ?
Quand le trouble l’envahissait, c’était Sarah qui
le rassurait.
Elle n’était pas inquiète. Pour elle, l’avenir de
leur fils était limpide – il suffisait d’ouvrir les yeux
et d’avoir confiance. Mechi voulait nourrir les
hommes. Il n’aspirait pas à la gloire, ni à l’aisance,
mais à ce geste simple et essentiel : tendre un pain
chaud à celui qui a faim. Il ne fallait pas avoir peur
de l’accompagner. Sa voie était déjà là, posée
devant lui comme un chemin de lumière.
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4
Rima, originaire de Kaboul, s’occupait du ménage
et de la cuisine dans la maison de Mechi.Elle
aimait lui raconter les histoires de ses lointains
ancêtres, musiciens à la cour d’un roi célèbre
pour sa cupidité et sa tyrannie.
Ce roi, mécontent de leur joie de vivre et de leur
art, les avait chassés de son palais. Il les avait
relégués dans une région marécageuse, espérant
sans doute les faire taire ou les faire fuir. Mais
contre toute attente, l’endroit leur plut.
Ils y trouvèrent une beauté insoupçonnée, douce
et sauvage, et choisirent de s’établir sur l’îlot
principal du marécage. C’est là, disait Rima en
souriant, que leurs chants reprirent – et que la
ville commença à naître.
Bientôt les marécages devinrent une contrée
prospère. Un jour, le roi fit annoncer le mariage
de sa fille. Et voilà qu’au palais, on se rendit à
l’évidence : aucun festin ne saurait avoir lieu sans
tambours ni damboura. Ni le roi, ni la princesse –
encore moins le peuple – n’imaginaient célébrer
sans ces musiques-là. Celles qu’on avait autrefois
bannies… et qui désormais semblaient plus
indispensables que jamais.
Le roi s’adressa aux musiciens, mais ceux-ci ne
furent pas dupes.
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Ils acceptèrent de jouer, à condition que le roi
assèche une partie des marais et y fasse semer
des blés sauvages.
Rima racontait sans fin. Elle possédait cet art
rare de tresser l’intrigue au lieu, le lieu au temps,
et le temps à l’émotion. Ses récits, nourris
de péripéties savamment dosées, éveillaient
l’imaginaire de Mechi. Il écoutait, fasciné, les
échos d’un monde ancien qui, soudain, semblait
si proche.
– Kaboul est une ville naturellement protégée.
Ses marais, ses montagnes et ses rivières
l’enlacent comme une forteresse. Mais cela
n’a pas suffi à la préserver. Elle fut envahie,
conquise, blessée. Regarde, petit Mechi, disait
Rima en désignant l’horizon, regarde ce qu’elle
est devenue. Aujourd’hui, ce ne sont plus des
armées qui franchissent ses portes, mais des
caravanes. Des caravanes lentes et longues,
tirées par des chameaux et des mulets, venues
des confins du monde. Elles traversent la ville en
grinçant, chargées d’épices, de soie et de sucre
candi. Elles ne prennent rien. Elles déposent.
Et Kaboul, entre les mains des marchands, est
devenu un carrefour. Une halte sur la route des
hommes et des vents.
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Les récits de Rima l’émerveillaient. Elle parlait
en pétrissant la pâte, les mains enfouies dans
la farine, le regard perdu entre le souvenir et
la flamme du four. Tandis qu’elle façonnait les
galettes, Mechi ne la quittait pas des yeux.
Du pétrissage à la cuisson, il restait là, immobile,
attentif, craignant qu’un geste mal perçu ne
fasse s’échapper la magie. Ce qu’il guettait
surtout, c’était l’instant suspendu où la pâte,
une fois dans le four, se soulevait, se dorait,
prenait forme comme si chaque cuisson était une
naissance.
Du toit de la maison, il embrassait du regard
tout le bazar : les allées encombrées, les étals
d’épices, les silhouettes pressées, les appels des
marchands, les voix qui se répondaient comme
des échos dans une même mélodie.
En contrebas, s’étendait un enchevêtrement de
boutiques, accolées les unes aux autres, tissées
serrées comme un patchwork d’époques et de
métiers.
Il y avait, d’abord, le bazar des merciers aux
vitrines débordantes, frôlant les échoppes de
tissus et les étals de chaussures.
Un peu plus loin, par vagues régulières, montait
le martellement métallique du quartier des
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chaudronniers : on y façonnait de grands plats,
des marmites profondes, des ustensiles lourds et
sonores.
A gauche, là où les odeurs de cuir se mêlaient à
celles de la colle chaude, Mechi reconnaissait les
relieurs et les marchands de peaux que son père,
Samuel, connaissait bien – toujours en quête
d’un beau parchemin pour y tracer les mots
sacrés.
Enfin, tout au bout, là où la foule devenait dense
et le vacarme joyeux, se mêlaient les couleurs
et les parfums des étals d’épices, de fruits mûrs
et de égumes empilés par teintes, comme une
palette offerte au regard. Ce monde-là, vu du
toit, lui révélait l’ordre secret des choses.
Chaque boutique arborait un panneau de bois
sculpté suspendu au-dessus de sa devanture,
véritable enseigne muette indiquant les
marchandises proposées.
Juste au-dessus des échoppes, dans
l’enchevêtrement de balcons et de persiennes,
les commerçants vivaient dans leurs
appartements.
De sa terrasse, Mechi, penché au-dessus du
vide comme un funambule curieux, apercevait la
boulangerie d’Assef, le frère de Rima.
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Rima lui en parlait souvent, avec tendresse et
admiration.Un jour, Mechi lui demanda si Assef
accepterait de l’embaucher comme apprenti.
Elle lui sourit et lui conseilla simplement de
se poster tôt, dès le lendemain matin, devant
la boulangerie, et de lui poser la question lui-
même. A l’aurore, Mechi bondit hors de son lit.
Il s’habilla en silence et glissa hors de la maison,
les rues encore plongées dans l’ombre. C’était
bien la première fois qu’il se levait si tôt.
Les paupières encore lourdes de sommeil, il
ne remarqua pas tout de suite la silhouette
déjà devant la porte du fournil. Ce n’est qu’en
s’approchant qu’il reconnut Assef. Alors,
rassemblant tout son courage, Mechi se redressa,
inspira profondément et lui adressa la parole.
– Assef, accepterais-tu de me prendre comme
apprenti ?
L’homme se retourna, plissa les yeux dans la
lumière pâle du matin.
– Mais ne serais-tu pas le petit Mechi dont Rima
me parle sans cesse ?
Un sourire franc illumina son visage. Sans
attendre de réponse, il souleva le garçon dans
une étreinte joyeuse et lui dit en riant :
– Bienvenue, alors ! Mais… ton père, Samuel,
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est-il au courant ?
Mechi, un peu surpris par cet accueil chaleureux,
éclata de rire à son tour.
– Non… je ne veux pas qu’il le sache tout de suite.
– Très bien, fit Assef en hochant la tête. Je veux
bien te prendre comme apprenti. Mais à une
condition : tu as une semaine pour lui en parler.
Cette semaine, tu m’observeras seulement.
Regarde, écoute, sens. Et si tu as des questions,
je suis là.
Pendant six jours, Mechi ne quitta pas Assef d’une
semelle.
Rima, de son côté, avertit discrètement ses
parents qui décidèrent – non sans émotion – de
faire comme si de rien n’était.
Installé en tailleur sur une caisse retournée, Mechi
suivait, comme absorbé dans une méditation, les
gestes précis d’Assef. Il assista à toutes les étapes
de la métamorphose : le tamisage de la farine,
le pétrissage rythmé, le repos silencieux de la
pâte sous un linge humide, l’allumage du four,
la cuisson dorée qui faisait naître cette odeur
chaude et rassurante de pain frais.
Il apprit à distinguer les différentes farines, à
préparer le levain, à doser la juste quantité à
incorporer selon la pâte désirée.
29
Il observa aussi comment ajuster l’eau pour
obtenir une texture plus ou moins malléable. Une
fois la pâte reposée, Assef la sortait du pétrin. Il
y enfonçait doucement son petit doigt pour en
évaluer l’élasticité. Amoncelée ensuite dans un
grand baquet de bois, la pâte devait être pesée.
Le peseur – un garçon qui devait avoir trois ans de
plus que Mechi – détachait habilement des boules
de la masse molle et les évaluait à l’aide d’une
balance à plateaux, avec des poids en pierre.
Mechi admirait la rapidité de ses gestes.
Les pâtons, pesés un à un, étaient ensuite alignés
sur des clayettes, tout au fond du fournil, prêts à
lever.
Chacun avait une tâche bien définie dans la
boulangerie d’Assef.
Mechi remarqua le clin d’œil complice qu’un
commis lui lança, juste avant de projeter une
boule de pâte à un adolescent assis en tailleur.
Celui-ci, concentré, l’attrapait au vol et la
façonnait aussitôt en une galette plate aux bords
renflés.
Pour éviter que la pâte ne colle, il se frottait
régulièrement les mains dans un bol de farine posé
près de lui. Il tendait ensuite la galette à un autre
apprenti, plus âgé, qui la pinçait avec précision
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entre le pouce et l’index, traçant ainsi à sa surface
un motif délicat de stries.
Après cette chaîne de gestes silencieusement
orchestrés, les adultes reprenaient la main.
L’un déposait la galette sur un coussinet à peine
humidifié ; l’autre la remettait au maître du
four, qui, dans un mouvement souple et mesuré,
plongeait à demi son corps dans l’ouverture
béante du four pour coller la pâte contre les parois
brûlantes.
La semaine s’écoula doucement.
Assef rappela à Mechi leur accord : il était temps
d’en parler à son père. Sans attendre, Mechi se
rendit chez lui.
Samuel l’accueillit avec bienveillance et, dès les
premiers mots, sut mettre son fils à l’aise. Il lui
demanda simplement comment s’était passée
cette semaine à la boulangerie.
Mechi, touché par la douceur de l’accueil, lui
sourit.
– Je n’ai pas encore travaillé, dit-il. J’ai seulement
observé.
Puis, d’un ton plus assuré, il ajouta qu’il souhaitait
désormais y travailler.
Samuel comprit qu’il ne pouvait décemment le lui
refuser, et acquiesça en silence.
31
Il prit néanmoins le temps de lui poser quelques
questions – des questions simples, essentielles
– pour savoir ce que Mechi aimait, exactement,
dans le pain.
Les réponses vinrent sans détour. Simples.
Tellement pures que Samuel en resta un instant
sans voix.
– Le pain rassasie. C’est notre première
nourriture. Avec un peu de pain et d’eau, la vie
peut être aussi belle que celle des rois.
Puis, après un long silence, Mechi ajouta :
– Mais le pain, c’est plus que cela. Il relie les
hommes. Il vient du grain brisé, du feu et du
souffle. Et quand on le partage, on se rappelle
que la vie, elle aussi, naît du silence… avant de
s’élever vers la lumière.
Samuel en convint. Il ne pouvait pas le contredire.
Combien de fois s’était-il senti comblé par un
simple morceau de pain, chaud dans la main,
partagé dans le silence…
32
Il fut absent lorsque les troubles éclatèrent dans
la ville, troubles qui provoquèrent l’expulsion de
tous les Juifs. Sa propre expérience le maintenait
à distance de la communauté juive mais cet
évènement fit qu’il choisit d’être encore plus
discret qu’il ne l’avait été auparavant dans sa vie
quotidienne. Ainsi, il côtoya moins les notables
de la ville, prétextant des préparatifs de voyages
lointains ou de la fatigue.
33
Lorsqu’il débuta chez Assef, Mechi fut d’abord
chargé d’arranger les galettes en devanture.
Chaque matin, il alignait les pains encore tièdes
sur les étagères de bois, veillant à leur disposition
comme on le ferait d’objets précieux. Très vite,
il se vit confier davantage : il remplaçait les
apprentis absents, tenant leur place sans hésiter,
d’un geste sûr, attentif, appliqué.
Mechi était habile et apprenait vite. Mais ses
gestes assurés n’effaçaient pas la pensée qui,
discrète et insistante, revenait toujours : son père
était scribe, et, dans leur famille, l’aîné suivait les
traces du père.
D’autre part, il se rappelait que les blés, eux aussi,
attendaient une réponse.Mais combien de temps
pouvaient-ils encore attendre ?
Certains épis réfractaires avaient déjà mis leur
menace à exécution : ils avaient laissé les insectes
gagner une partie des champs – que Mechi
avait sauvée de justesse.Depuis le jour où les
blés l’avaient consulté, il n’avait cessé de leur
rendre visite, régulièrement. Il leur avait avoué,
humblement, qu’il ne connaissait pas encore
l’issue de leur litige.
Mais les blés ne lui en voulaient pas.
Pour eux, Mechi comptait.
5
34
Il était de ceux à qui l’on peut parler, à qui l’on
peut se plaindre. Ils le savaient à l’écoute et lui
faisaient confiance.
Un matin, Mechi vint trouver son père. Il lui dit
simplement qu’il désirait ouvrir une boulangerie.
– Père, je veux devenir boulanger. Je veux pétrir
la pâte, préparer le feu du tandour, mettre le
bois à l’intérieur, l’allumer. Je rêve de regarder
le pain brûlant qui, une fois sorti du four, glisse
rapidement sur les rails de bois. Je veux voir les
hommes heureux d’acheter du pain chaud. Je
veux faire leur pain celui de tous les jours et celui
des jours de fête.
Je connais à présent toutes les étapes du métier.
Ce n’est pas facile, mais c’est ce que je choisis.
Pour l’instant. L’assurance et le calme de Mechi
impressionnèrent Samuel.
– Il est vrai que le pain t’a toujours parlé, mon fils,
dit Samuel d’une voix tranquille. Mais tu le sais :
dans notre famille, nous sommes scribes depuis
des générations. Si tu devais t’éloigner de ce
métier, j’y sentirais comme une blessure… non
contre toi, mais contre notre histoire.
Il marqua une pause. Puis ajouta, plus doucement :
– Peut-être pouvons-nous trouver un compromis.
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Si tu es prêt à apprendre le métier de scribe, je
serai toujours à tes côtés quoi que tu décides.
Mechi ne s’attendait pas à une telle réponse. Il
observa son père, hésita, puis, dans un souffle mêlé
de soulagement et de surprise, il sourit et accepta.
Sans s’en douter, Mechi en savait déjà beaucoup sur
le métier de scribe. Depuis l’enfance, il avait vu son
père écrire la nuit. Avant d’ouvrir les manuscrits,
Samuel se purifiait au bain rituel, puis attendait que
la maison s’apaise. Ce n’était que lorsque plus aucun
bruit ne troublait le silence, lorsque tout dormait,
qu’il se mettait au travail. Devant lui, l’exemplaire
à copier était soigneusement posé. A voix basse, il
prononçait chaque mot avant de le transcrire – ainsi
l’exigeait l’ordre des choses.
Mechi s’appliqua à imiter son père. Il apprit les
différentes encres, le tannage des peaux, les sortes de
parchemins. Samuel lui montra comment préparer
les peaux, tracer la réglure, apposer le texte. Puis
vint le temps des lettres : leur histoire, leur tracé et la
charge silencieuse de leur signification.Il découvrit
les marges, les intervalles, les espaces qui marquent
les nouveaux paragraphes, la régularité exigée. Il
apprit à sentir les différents niveaux de lecture du
texte – l’immédiat et le caché.
Il connut le silence, la prière, la respiration.
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Samuel observait son fils avec une admiration
discrète. Pourquoi vouloir faire du pain ?
Mais il s’abstint de le questionner. Il préférait le
regarder faire, s’émerveiller de sa curiosité, de
sa précision. Et peut-être, au fond, pressentait-
il que les décisions les plus justes sont celles que
personne ne force – pas même l’amour d’un père.
Mechi sentait peser sur lui l’interrogation muette
de son père.
Chaque jour, il se rendait auprès des épis. Il leur
parlait à voix basse, puis rejoignait son père pour
l’assister dans la surveillance des terres.
Samuel ne touchait pas lui-même aux blés – il
observait, notait, veillait à ce que la moisson se
déroule selon l’ordre et la justice. Mais Mechi, lui,
aimait mettre la main à l’ouvrage. Aux côtés des
paysans, il coupait les blés et les vannait. Il séparait
les grains des tiges en chantant, parfois même en
dansant. La poussière dorée des gerbes se mêlait à
la lumière, et le vent semblait battre la mesure.
Régulièrement, il passait aussi par la boulangerie
d’Assef pour prêter main-forte. Il aimait sentir la
pâte tiède sous ses doigts, entendre le bois craquer
dans le tandour, voir les visages s’illuminer à la
sortie du pain chaud.
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Là, plus qu’ailleurs, il se sentait à sa place – entre
la terre et le feu, entre l’encre et la farine. Il n’en
parlait pas, mais ce geste restait en lui, comme une
mémoire vivante.
Puis, à l’écart, il s’asseyait, isolé de tous et de tout,
pour recopier les textes sacrés. Ainsi s’écoulèrent
cinq années d’apprentissage. Samuel transmit à son
fils tout ce qu’il savait. Mechi maîtrisait désormais
les règles subtiles qui régissent le métier de scribe.
Il participait à l’instruction de ses frères et sœurs,
guidant leurs mains, leur souffle, leur silence.
A Kaboul, la vie prenait un autre rythme. Les
enfants de Samuel et de Sarah grandissaient, et la
maison, jour après jour, devenait le berceau discret
d’un savoir transmis.
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A dix-sept ans, Mechi ouvrit sa propre boulangerie.
Elle fonctionnait quatre jours par semaine, selon un
rythme qu’il avait choisi avec soin. Chaque matin,
dès quatre heures, il entamait le pétrissage. Puis,
les mains encore couvertes de farine, il quittait
un instant la chaleur du fournil pour aller prier.
Jusqu’à midi, il s’affairait sans relâche.Lorsqu’il
fermait boutique, son étal était souvent vide : les
pains s’étaient envolés à peine sortis du four.
Dès les premières lueurs du jour, une file d’enfants
et de femmes enveloppées dans de longs châles se
formait devant la boutique, silencieuse et patiente,
pour rapporter le pain chaud de la première
fournée à la maison. Vers onze heures, les hommes
délaissaient leur plateau à thé et venaient, à pas
mesurés, chercher la dernière fournée, encore
fumante.
Après quelques heures de sommeil, Mechi
sélectionnait les farines du lendemain, attentif à
leur grain, à leur odeur. Puis, l’après-midi venu,
il se promenait avec son père parmi les blés. Ils
parlaient peu. Peu à peu, Samuel découvrait grâce
à Mechi l’art d’écouter les épis – cette sagesse
humble que la terre enseigne à qui sait attendre.
Mechi devinait l’humeur des blés, leur attente,
leurs doutes silencieux.
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Il ne leur apportait pas encore de réponse, mais sa
seule présence leur tenait lieu de promesse.
Ainsi s’écoulèrent sept années et le nom de Mechi
s’était répandu dans toute la contrée. Samuel dut se
rendre à l’évidence : les galettes et les pains de son
fils n’avaient rien à voir avec ceux des boulangeries de
la ville. C’était un pain riche, longuement travaillé,
empreint de patience et d’amour. Un pain pétri dans
la prière, levé dans le silence, cuit dans la chaleur du
feu. Quand on le portait à la bouche, il rassasiait non
seulement le corps mais aussi l’âme. Manger le pain
de Mechi, c’était trouver de l’apaisement et de la
clarté. Il calmait les pensées errantes, réchauffait les
silences trop lourds et, sans bruit, remettait le cœur
à sa juste place. Tout cela dura jusqu’au jour où un
homme, venu d’une communauté lointaine, arriva
à Kaboul pour commander à Samuel des rouleaux
de Torah. Mais Samuel, affligé d’une allergie qui
lui brouillait la vue, dut reconnaître qu’il ne pouvait
accomplir cette tâche. Il en fit part à Mechi, le regard
inquiet. Le moment était venu de mettre en pratique
l’enseignement paternel. Dès lors, Mechi travailla
la nuit, dans un calme profond celui où chaque trait
d’encre devient prière. Son père lui avait expliqué
que certains sages permettaient l’écriture nocturne
: écrire, disait-on, n’était pas véritablement
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étudier, mais seulement veiller à ne pas se tromper.
Cette idée apaisait Mechi. Elle lui offrait la légitimité
silencieuse d’un geste accompli à l’heure où les
mots, justement, se taisent pour mieux se laisser
tracer. Ses gestes étaient sûrs, précis, ancrés dans
une concentration profonde. Il avançait vite –
mais ce n’était pas la vitesse qui frappait, c’était
l’harmonie.La maîtrise du calame, la netteté
du trait, l’équilibre de chaque lettre semblaient
procéder d’un même souffle. Samuel vérifiait son
travail et s’émerveillait : aucune lettre ne débordait,
aucune ne vacillait. La calligraphie était limpide,
les règles scrupuleusement respectées : tout, dans
son écriture, respirait l’exactitude et la paix.
En quelques mois, Mechi acheva la copie du
rouleau. Le résultat fit l’admiration de toute la
communauté de Kaboul. Les commanditaires,
stupéfaits, restèrent un instant en silence devant
l’œuvre. Dans la communauté, une question
sourdait depuis longtemps : pourquoi faire du pain
lorsqu’on écrivait ainsi ? Nombreux furent ceux
qui l’encouragèrent à laisser la farine pour l’encre.
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Mechi hésitait. L’écriture avait changé quelque
chose en lui. Il comprenait désormais ce que son
père avait voulu lui transmettre – non pas seulement
l’art du tracé, mais le lien invisible entre le geste
et le sens, entre la parole et le monde qu’elle
engendre. Chaque ligne copiée avait été comme
une prière en mouvement, chaque mot, une pierre
posée dans le silence du monde.
Et pourtant, en lui, le feu du four continuait
de parler. Les galettes, les mains enfarinées, le
bois qui craque… Tout cela n’était pas un simple
métier. C’était une autre écriture – une écriture
chaude, offerte, immédiate. Peut-être, songeait-il,
que le pain et l’encre ne s’excluaient pas, mais se
répondaient.
Le père et le fils connaissaient, chacun à sa
manière, ce qui nourrit les hommes : l’un par le
pain, l’autre par l’écriture. Et tous deux le faisaient
avec la même prière, la même attention, le même
temps offert – ce temps que seuls les justes savent
donner, sans rien attendre en retour.
En écrivant, Mechi avait éprouvé une émotion
inconnue. Loin de tout, il devenait la lettre qu’il
traçait. Chaque forme naissait du simple élan de sa
main. Mais était-ce bien lui qui écrivait ? Ou bien
des générations de scribes s’étaient-elles glissées
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en lui, silencieuses et bienveillantes, guidant en
secret son geste, comme une mémoire ancienne
revenue au monde par sa main ?
Il avait le sentiment, en traçant les lettres, de
participer à la création d’un monde fait d’encre et
de silence – un monde qui élève, éclaire et nourrit
autrement les hommes.
Plus il écrivait, plus il comprenait que le passage
de la farine à l’encre n’était pas si grand. Le four et
le parchemin n’étaient pas deux chemins opposés.
Ils menaient, l’un comme l’autre, vers une même
vérité : celle d’un geste offert, d’un lien transmis.
Et maintenant, c’était à lui d’en tracer la suite – de
décider ce qu’il ferait de cette double mémoire, et
du fil invisible qui, en lui, les unissait.
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Quelques jours plus tard, Mechi décida de parler
aux épis. Le ciel était d’un bleu limpide, mais
au loin des nuages avançaient lentement, portés
par un souffle léger. Il s’approcha des blés et
s’arrêta au bord du champ. Un instant, il demeura
immobile, le vent sur son front. Puis il parla –
non pour convaincre, mais parce qu’il sentait que
l’heure était venue.
– Je viens vous remercier, dit-il. Merci de m’avoir
permis de vous écouter, de m’avoir ouvert vos
murmures, vos doutes, vos élans. Nous, les
hommes, vivons de votre offrande. Sans vous,
qui acceptez d’être semés, de grandir, de vous
laisser moissonner, nous serions restés errants
et affamés. C’est grâce à vous que nous avons
bâti nos maisons, nos histoires. Le pain que nous
bénissons chaque jour porte encore quelque
chose de vous. Il est né de votre consentement.
Après un silence, Mechi reprit la parole, plus bas,
presque en confidence :
– Et vous, les réfractaires … Je vous entends. Je
connais votre refus et votre désir d’autre chose.
Si vous choisissez de partir, la terre est vaste
et le vent vous guidera. Mais je vous en prie :
n’entraînez pas ceux qui ont choisi de rester. Ne
brisez pas ce lien fragile qui nous relie tous.
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Votre vie ne se termine pas : elle se transforme.
Ce que vous donnez nous nourrit, et ce que vous
devenez porte encore la mémoire du vent.
Sarah, non loin, observait son fils. Il parlait seul en
apparence, mais tout le champ semblait écouter.
Les blés sentaient en lui une gravité nouvelle, une
mue silencieuse. Quand il se mit à parler, ils se
mirent à onduler lentement, comme en prière.
Alors un épi réfractaire prit la parole :
— Mechi, le temps est-il venu pour toi de nous
quitter ?
Mechi leur raconta la proposition de son père,
le métier de scribe, la paix qu’il trouvait dans les
lettres.
Un autre épi, penché comme une oreille attentive,
répondit :
— Nous le savions. Chacun retourne un jour vers
ses racines. Tu nous as écoutés, tu nous as aidés.
Ce que tu nous as dit a germé. À présent, d’autres
t’attendent. Va vers eux.
Mechi répondit doucement :
— Merci. Grâce à vous, j’ai appris le rythme du
temps, la lumière et les silences. J’ai compris que
chacun porte en lui une part d’élan et une part de
résistance. Avec vous, j’ai fait du pain. J’ai nourri
des familles.
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Et maintenant que tous les enfants de Kaboul
connaissent le goût du pain, je crois que le
moment est venu… d’écrire.
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Mechi poursuivait l’œuvre de son père.
Les commandes affluaient, venant de Kaboul
et d’ailleurs, comme si les lettres qu’il traçait
portaient en elles un souffle ancien, capable de
franchir les montagnes.Pourtant, en lui, quelque
chose demeurait en suspens – une absence subtile,
une tension muette. Une nuit, Mechi fit un rêve.
Il marchait sur un chemin de terre claire, vers
une ville qu’il ne connaissait pas. Autour de lui,
les lettres qu’il avait calligraphiées se détachaient
du parchemin et s’élevaient dans le ciel, légères,
vivantes, comme si un appel les attirait – un appel
qu’il portait lui aussi.
Au matin, Mechi partit seul dans les champs. Les
épis, baignés de lumière dorée, se redressèrent à
son approche. Il posa sa main sur un brin de blé.
Le vent soufflait doucement.
– Je viens vous dire au revoir, murmura-t-il.
Grâce à vous, j’ai appris à nourrir. Grâce à vous,
j’ai appris à écouter. Et grâce à vous, j’ai appris à
écrire.
Un épi, penché comme une oreille attentive,
demanda :
-Tu pars ?
– Oui. Jérusalem m’appelle. Le pain m’a conduit
vers l’encre.
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A présent, c’est à l’encre de me guider. Et je
vous emporte avec moi – dans ma mémoire, dans
mes gestes.
Alors, un épi plus ancien, aux grains pleins et
dorés, prit la parole :
– Si tu pars, n’oublie pas ceci : la terre change,
mais le cycle demeure. D’autres champs
t’attendront, d’autres silences, d’autres âmes à
nourrir. Emporte quelques graines. Non pour les
semer trop vite, mais pour te souvenir. Ce n’est
pas le pain ou l’encre qui font l’homme, mais la
fidélité au chemin.
Mechi s’agenouilla. Il cueillit une poignée d’épis
mûrs, les enveloppa dans un tissu de lin et les
glissa contre son cœur.
– Merci, dit-il. Je saurai quand viendra le
moment.
A son départ, les épis se mirent à onduler
lentement, comme en prière, offrant leur
bénédiction. Le vent lui-même semblait
s’incliner. En marchant, il sentait derrière lui
la présence des champs : un murmure, une
douceur, une force. Sur la route, il lui sembla
que les épis marchaient avec lui – non dans la
poussière du sentier, mais dans la mémoire de
leurs voix, comme un chœur discret, porteurs
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d’un pacte ancien.
Arrivé sur les terres qu’un ancêtre avait acquises
jadis, Mechi sentit quelque chose se réanimer en
lui. La lumière y était plus sèche qu’à Kaboul,
la terre plus rugueuse, mais un souffle ancien
l’y accueillait comme un rappel. Alors il ouvrit
le petit tissu de lin qu’il avait porté contre
son cœur tout au long du voyage. Les graines
brillaient dans sa paume, patientes et pleines de
promesses. Avec un geste lent, presque rituel, il
les confia à la terre, comme on dépose des mots
dans un livre encore vierge.
Les jours suivants, Mechi revenait auprès du
champ nouvellement semé. Il parlait aux graines
comme autrefois aux épis, leur racontant la
route, les silences, les espérances. Il les écoutait
aussi : leurs premiers frémissements, timides,
portaient déjà une musique qu’il reconnaissait.
Lorsque les jeunes tiges percèrent la terre,
fines et vibrantes, il sut qu’un nouveau cycle
commençait.
La farine qu’elles donnèrent quelques mois plus
tard avait une saveur singulière : une douceur
née de Kaboul, une force puisée dans cette
terre nouvelle. Grâce à elle, ceux qui revenaient
habiter là retrouvèrent un pain qui nourrissait
le corps et l’âme. Autour du four de Mechi, une
communauté reprit vie : chaque galette rompue
semblait renouer un lien ancien, raviver une
mémoire, offrir une bénédiction.
Et parfois, pour qui tend l’oreille, un souffle
traverse encore les collines de Jérusalem : le
murmure de quelques épis heureux d’avoir été
semés là, par un homme qui faisait du pain…
et traçait des lettres pour que le monde tienne
debout.
Dès 9-10 ans
Lire et rêver
Mechi passe ses journées dans les champs de blé.
Un jour, les épis lui parlent.
Ils ne veulent plus être coupés, broyés,
réduits en farine.
Ils demandent justice. Ils réclament un messager.
Mechi, tout en devenant boulanger, deviendra
aussi scribe – d’abord à Kaboul, puis à Jérusalem.
Ce récit explore la mémoire du vivant, la force du
silence, et le rôle d’un enfant face à un monde qui
ne sait plus écouter.
Béréchit

Le coloriage, idéal pour stimuler la créativité des enfants, les aide aussi à se préparer à l’apprentissage de l’écriture tout en leur offrant un moment de détente. Pour la paracha Béréchit, nous avons illustré les six jours de la création du monde. Dieu commence par créer la lumière, séparant le jour de la nuit, puis façonne le ciel, la terre, la mer, les plantes, les étoiles, et la vie dans les eaux et les airs. Le cinquième jour, il crée les animaux marins et les oiseaux, leur ordonnant de se multiplier. Enfin, il crée l’homme et la femme à son image, leur confiant la domination sur la terre. Le septième jour, Dieu se repose.
Lekh Lekha

Dieu ordonne à Abram de quitter son pays pour une terre promise, lui promettant une grande descendance et de nombreuses bénédictions. Abram s’installe en Canaan, traverse une famine en Égypte, puis se sépare de son neveu Loth. Dieu renouvelle l’alliance, lui offrant toute la terre visible et une descendance innombrable. Abram a un fils, Ismaël, avec Agar, servante de Saraï, qui ne peut enfanter. Dieu change son nom en Abraham, établit la circoncision comme signe de l’alliance et promet la naissance d’Isaac, fils de Sarah.
Noa’h

Dieu, voyant la méchanceté des hommes, décide d’envoyer un déluge mais épargne Noé, un homme juste, en lui ordonnant de construire une arche pour sauver sa famille et des animaux. Après 150 jours, les eaux baissent et l’arche repose sur le mont Ararat. Noé envoie un corbeau, puis une colombe, pour vérifier si la terre est sèche. Une fois sorti de l’arche, il construit un autel en offrande à Dieu, qui promet de ne plus détruire la terre par un déluge et bénit Noé. La paracha se termine par l’épisode de la tour de Babel et la lignée d’Abraham.
Le déluge commence, Noé, sa famille et les animaux montent dans l’arche. Il pleut quarante jours et quarante nuits. Après 150 jours, l’eau baisse, l’arche repose sur le mont Ararat. Noé envoie un corbeau puis une colombe pour voir si la terre est sèche.
Dieu ordonne à Noé de sortir de l’arche. Noé construit un autel pour remercier Dieu, qui promet de ne plus détruire la terre et bénit Noé. Dieu établit une alliance avec Noé et les créatures, l’arc-en-ciel en est le signe.
Noé est exposé par Cham, mais respecté par Shem et Japhet. La paracha termine par la tour de Babel et la généalogie d’Abraham.
Vayera

Trois anges visitent Abraham, lui annonçant la naissance d’Isaac. Peu après, Dieu révèle la destruction de Sodome et Gomorrhe. Malgré l’intercession d’Abraham, les villes sont anéanties, mais Loth et ses filles échappent à la catastrophe, tandis que sa femme devient une statue de sel. Plus tard, Isaac naît et Ismaël est renvoyé pour éviter la rivalité. Enfin, Dieu éprouve Abraham en lui demandant de sacrifier Isaac, mais un ange intervient pour l’arrêter, et un bélier est offert en sacrifice.
Michpatim

Dieu établit des lois régissant la justice sociale, le traitement des esclaves, la résolution des conflits et les pratiques religieuses. Les esclaves hébreux doivent être libérés après six ans, les crimes graves sont sévèrement punis, et les litiges doivent être résolus équitablement. Les maîtres sont responsables de leurs esclaves et de leurs biens, et les voleurs doivent rembourser leurs victimes. Une attention particulière est accordée à la protection des étrangers, des veuves et des orphelins. Moïse transmet ces lois au peuple, qui accepte de les suivre, puis monte sur le mont Sinaï pour recevoir les tables de la Loi.
Yitro

Yitro
Bechala’h

Lorsque Pharaon libère le peuple d’Israël, Dieu les guide par le désert, évitant la route des Philistins. Moïse transporte les ossements de Joseph, et le peuple est guidé par une colonne de nuée le jour et de feu la nuit. Pharaon, les croyant perdus, les poursuit avec son armée. Dieu divise la mer pour permettre aux Israélites de traverser, puis les eaux se referment sur les Égyptiens. Sauvé, le peuple célèbre la victoire avant de reprendre sa marche, soutenu par l’assistance divine.
Bo

L’Éternel ordonne à Moïse d’annoncer à Pharaon les plaies de sauterelles et de ténèbres. Les sauterelles ravagent l’Égypte, et l’obscurité recouvre le pays pendant trois jours. Malgré cela, Pharaon refuse de les laisser partir. L’Éternel annonce alors la dernière plaie : la mort des premiers-nés. Accablé, Pharaon ordonne leur départ immédiat. Environ 600 000 hommes quittent l’Égypte, guidés par l’Éternel, accomplissant ainsi la promesse faite aux patriarches.
‘Haye Sarah

Sarah meurt à 127 ans, et Abraham l’enterre dans la grotte de Makhpéla, achetée aux Hittites. Vieillissant, Abraham envoie son serviteur Eliezer chercher une épouse pour Isaac. Eliezer rencontre Rébecca, qui, par sa générosité, est choisie et devient l’épouse d’Isaac.
Abraham prend ensuite une seconde épouse, Ketoura, mais lègue tous ses biens à Isaac. Il meurt à 175 ans et est enterré aux côtés de Sarah par Isaac et Ismaël. Ismaël, père de douze tribus, meurt à 137 ans, laissant sa descendance habiter entre Havila et Shur.
Ki Tissa

L’Eternel ordonne la fabrication d’une cuve en bronze pour les ablutions des prêtres, ainsi que la préparation d’une huile sacrée et d’un encens pur pour sanctifier la Tente d’assignation. Il désigne Betsalel, aidé d’Oholiab et d’autres artisans, pour réaliser le sanctuaire, ses objets sacrés et les vêtements sacerdotaux selon Ses commandements.